Note préparatoire de la table ronde
« les enjeux du développement rural en Afrique sub-saharienne : quels rôles pour l’aide ? »
- Roger Blein -
Les objectifs de la table ronde
1. identifier les grandes phases d’évolution des doctrines du développement et leurs déclinaison dans le domaine de l’aide au secteur agricole et rural en Afrique sub-saharienne ;2. discuter des impacts de la diversité d’enjeux portés par les multiples acteurs de l’aide sur la cohérence globale des appuis aux stratégies et acteurs aux niveau local, national et sous-régional ;
3. débattre des rôles prioritaires de l’aide, en particulier pour favoriser le dialogue entre acteurs du Sud, débouchant sur l’élaboration de compromis traduisant de véritables choix de société, négociés (renforcement des capacités des acteurs).
Quelques éléments de contexte
La démocratisation politique de nombreux régimes d’Afrique sub-saharienne et surtout, les logiques de libéralisation ont conduit depuis le milieu des années 80 à une profonde redistribution des cartes, tant du point de vue du jeu des acteurs locaux que du point de vue des donateurs.Jusque là, la plupart des coopérations publiques appuyaient et s’appuyaient sur les Etats pour déployer leurs stratégies d’aide au développement. L’Etat, représentant la communauté nationale, incarnait à ce titre l’intérêt général. Les ONG, au nom des valeurs de justice sociale, d’équité, de démocratie... coopéraient de leur côté avec la « société civile » au travers de multiples projets de développement. Les intermédiaires de l’aide, en particulier les bureaux d’études, mettaient leur compétence technique au service des projets définis avec les Etats, ou dans le meilleur des cas, pour explorer des coopérations « hors l’Etat ». Seules certaines agences publiques (Europe du Nord, Suisse, Canada...) développaient ouvertement une stratégie en direction des organisations sociales ou socio-économiques, et s’impliquaient par conséquent et au même titre que les ONG dans le « débat social ».
La crise économique et financière et les logiques d’ajustement structurel ont chamboulé cet ordonnancement pratique. Après le « tout Etat », le ralliement général à l’économie de marché va conduire les agences publiques à diversifier leurs interventions et à s’immiscer dans le jeu des acteurs privés. Volontaires ou contraints, les Etats africains, se sont eux aussi convertis au libéralisme, mais se sont surtout attachés à ne pas perdre la rente de l’aide et se sont souvent placés en intermédiaires des appuis au secteur privé.
Du côté des ONG, la phase d’ajustement financier va conduire une partie d’entre-elles à s’intéresser aux questions macro-économiques et aux politiques publiques, au nom des impacts sur la pauvreté. Elles vont s’impliquer dans le domaine de « l’environnement des projets » et vont discuter de manière croissante les choix des agences d’aide. On voit dès lors se multiplier les rapports indépendants sur les coopérations publiques (Reality of aid, OPCF...). Ce droit de regard n’est pas à sens unique. Après avoir accepté de consacrer une part croissante de l’aide aux projets soutenus par les ONG, les agences sont désormais soucieuses de la cohérence et de l’efficacité de ces multiples appuis et recherchent des modalités d’articulation entre la sphère publique et la sphère non-gouvernementale.
Dans le même temps, les acteurs de l’aide se multiplient. Aux côtés des « historiques » - les ONG et les entreprises - la mondialisation conduit de nouveaux acteurs à développer une stratégie internationale. C’est le cas des collectivités locales, des syndicats, des établissements d’enseignement, des associations de protection de l’environnement, de lutte contre la pauvreté... Si cette évolution traduit une diversification des « canaux de la solidarité » et le souci de construire un dialogue international pour affronter les défis de la globalisation économique, sociale et environnementale, elle conduit aussi à démultiplier le nombre des intervenants et des actions d’appui au développement.
En l’espace de 10 - 15 ans, on est ainsi passé d’un contexte où les priorités du développement étaient définies par des appareils bureaucratiques fortement influencés par l’assistance technique, à une période où les priorités n’apparaissent plus comme définies à priori mais peuvent seulement s’interpréter à posteriori, au travers des « objets de concentration » de l’aide publique et privée : thématiques, secteurs productifs, acteurs, régions... En définitive l’Etat, mais aussi les autres acteurs, n’opèrent plus les choix prioritaires mais en laissent, implicitement, la responsabilité à la communauté des donateurs.
De nouvelles questions
Dans le même temps, de plus en plus de voix discordantes se font entendre pour remettre en cause l’apparent consensus sur les rôles respectifs des Etats et des acteurs non-gouvernementaux. Ce débat rejaillit nécessairement sur celui de « l’aide au développement ». Pour les uns, l’aide doit accompagner les évolutions vers l’économie de marché et s’intéresser aux « défaillances du marché » (la lutte contre la pauvreté par exemple). Pour les autres, ces défaillances du marché témoignent justement des limites du système libéral, l’aide devant alors servir à faire des choix de développement plus conformes aux intérêts collectifs, où l’Etat n’est pas réduit à édicter les règles et à les faire respecter mais joue un rôle important dans la régulation économique et sociale. Le débat sur les politiques et les institutions publiques (pas seulement l’Etat) est désormais relancé. Or dans ce domaine, force est de constater qu’il s’agit d’un débat plus animé au sein de la communauté internationale, qu’au sein même des sociétés concernées.Le secteur du développement rural apparaît pourtant comme un terrain de prédilection pour ce débat, tant les enjeux collectifs sont indissociables des intérêts privés. La particularité du développement rural est en effet de relever d’un double registre :
- une logique « secteur privé » ou sphère marchande liée à la production agricole ;
- une logique « bien public » dans la mesure où cette production s’opère sur la base d’une valorisation des ressources naturelles. Le secteur agricole exerce par conséquent un rôle majeur dans la l’aménagement de l’espace, la préservation de l’environnement.
L’importance du secteur primaire en Afrique sub-saharienne le place de fait au cœur d’une série de problématiques :
- le cadre macro-économique et l’environnement commercial, national, sous-régional et international (vu l’importance stratégique des produits primaires dans la structure des exportations, mais aussi l’importance des importations alimentaires dans la balance commerciale) ;
- le cadre réglementaire permettant aux entreprises et aux organisations paysannes de sécuriser et de développer leur activité ;
- l’accès aux moyens de production et en particulier au crédit, aux intrants...;
- la gestion des ressources naturelles, la régulation des conflits d’usage ;
- la question des infrastructures de transport...
- et, sans négliger les infrastructures sociales de base : éducation, santé.
Ces questions traversent nécessairement les débats sur l’aide au secteur rural : quelles priorités, avec quels acteurs, quels instruments et quelles modalités d’évaluation ? Un débat large et transparent est d’autant plus nécessaire que les acteurs de l’aide au secteur agricole et rural sont nombreux, que l’action de chacun interfère avec celle des autres.Dans un contexte où les ressources locales sont réduites, seuls les acteurs privés disposent, via le marché s’ils sont compétitifs, des moyens de leur stratégie de développement. Les Etats, comme les organisations sociales ou les collectivités locales, sont quant à eux placés dans une situation anormale dans la mesure où ils sont en partie dépendants des ressources de l’aide pour financer leurs stratégies. Par conséquent le dialogue entretenu par ces acteurs avec leurs partenaires du Nord est un enjeu bien plus important et crucial pour leur survie, que le dialogue entretenu avec les autres acteurs au sein même de leur société. Leur légitimité est progressivement de moins en moins liée aux enjeux locaux et de plus en plus à leur capacité de bien négocier l’aide extérieure.
Dans ce contexte, la question de savoir comment le système de l’aide peut concrètement contribuer à favoriser l’émergence d’un dialogue exigeant, au sein des sociétés, débouchant sur des compromis démocratiques permettant de réhabiliter l’action publique (au sens de l’intérêt général), est une question cruciale de la responsabilité de l’ensemble de la communauté des donateurs.