DOSSIER
Rencontres paysannes en Amérique centrale
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Ce dossier parle beaucoup de conseil et peu d'échanges paysans. Or, tout le monde sait que sous ce vocable général se cache de nombreuses pratiques, souvent originales, la plupart du temps mal connues. Gros plan sur un coin d'Amérique centrale où se rassemblent chaque année près de 150 petits agriculteurs, pour échanger leurs expériences.
Le conseil au service d'un projet de société.
Lors d'un atelier tenu à Meckhé en 1996, la FONGS* a présenté, en complément des appuis classiques aux groupements paysans, un nouvel axe d'expérimentation baptisé l'approche exploitation familiale (Lefa). Ce programme s'adresse à l'exploitation familiale comme mode de production dominant du monde rural africain, avec ses petites superficies, sa forte dimension sociale (notamment la prise en charge des non-travailleurs : enfants, personnes âgées, handicapés), et la combinaison de diverses productions (cultures vivrières et de rente) et activités (production et transformation).
Les priorités de Lefa sont de transformer les systèmes de production en protégeant les ressources naturelles, d'impliquer les femmes dans les processus économiques et de développer le financement rural et les activités au sein des exploitations (transformation et commercialisation).
Cette approche novatrice s'articule autour de la constitution d'assemblées de familles animées par un facilitateur externe, en vue d'identifier les problèmes et bâtir en commun un projet d'exploitation. L'entrée se fait donc par la famille (approche sociale) et non par les productions agricoles, l'idée étant de repenser l'organisation interne de la famille (gestion des activités, des revenus, redistribution des tâches) pour renforcer l'exploitation familiale et ressouder les sociétés rurales.
Le Lefa promeut une trilogie production (en privilégiant l'association agriculture- élevage), commercialisation et transformation, en proposant des possibilités de crédit pour appuyer les projets de refonte des exploitations. Il organise la formation (outils classiques d'analyse économique et agronomique) de facilitateurs-animateurs généralement choisis parmi les jeunes du milieu paysan, sans qu'ils soient pour autant chefs d'exploitations. Ces derniers doivent ensuite répercuter la formation reçue dans leur propre famille et dans quatre autres familles voisines.
Bien que très ambitieuses, les premières expérimentations ont mis en évidence certaines limites. Le maillon faible semble être les animateurs au travail difficile et qui reçoivent une formation rapide et théorique sur des outils d'analyse et de gestion pas nécessairement bien adaptés aux réalités familiales et dont l'apprentissage est difficile. La difficulté porte également sur la collecte d'informations qui devrait être plus axée sur l'échange d'expériences entre familles pour aider à la résolution des problèmes que sur la remontée de données vers le programme Lefa proprement dit.
Cependant, comme toute approche nouvelle, cette forme originale de conseil aux exploitations familiales, qui plus est, conçue et gérée directement par une organisation paysanne, trouvera sans doute ses marques après les tâtonnements de départ. L'important est qu'elle s'appuie sur un véritable projet de société valorisant les pratiques et les savoirs locaux.
À Esteli, au nord du Nicaragua, la moitié d'un terrain de sport a été aménagé. Les organisateurs ont érigé trois grands abris en feuilles de palme abritant chacun trois tables de travail. À l'une d'elle, Tano présente ses cycles d'expérimentation sur l'introduction d'une variété de riz sec utilisée au Costa Rica. Son fils aîné lit le résumé de l'expérience à l'assemblée. Puis il s'arrête un moment pour laisser à son père le temps d'approfondir informations et explications.
Plus loin, l'auditoire écoute les résultats d'une expérience menée par un groupe de femmes sur l'usage de concentré fait maison pour l'alimentation de la volaille. Rafaela expose les raisons qui l'ont poussée à se lancer dans cette innovation. Ensuite sa fille de 10 ans lit sur un papier les détails de l'expérience. Marta prend la suite en expliquant les résultats à l'aide de quelques graphiques pour en tirer les conclusions et ce que le groupe compte faire l'année suivante.
Une ambiance bon enfant
Dans la troisième paillote, trois paysans se font les porte-parole de l'ensemble des quinze expérimentateurs de leur communauté qui a réalisé une étude du comportement de variétés de haricots. Ils avaient essayé six variétés de haricots, chaque expérimentateur disposant dans sa parcelle de deux blocs de dix mètres sur dix permettant de comparer deux variétés différentes. Le groupe avait tiré ensemble les conclusions finales et ils avaient choisi les trois meilleures variétés. Au cycle suivant, les quinze paysans se sont consacrés à multiplier les bonnes variétés pour approvisionner la banque de semence de la communauté créée un an plus tôt. Ainsi furent présentés les résultats d'une trentaine d'expériences comprenant aussi les investigations conduites par les techniciens. Des thèmes plus globaux ont également été abordés comme les banques de semences, les fonds de crédit rotatif, le diagnostic des exploitations.
Tous les participants étaient impressionnés par la qualité des contributions, la facilité des paysans à exposer et à manier leurs notes et leurs transparents (même ceux qui ont des difficultés avec l'alphabet), à répondre aux questions, à convaincre les participants. Surpris aussi de leur parfaite adéquation avec les techniciens, la pertinence des expérimentations choisies pour expliquer leur travail. Les paysans avaient même prévu des photos pour illustrer l'état des cultures au moment des essais ainsi que des échantillons de produits obtenus (semences, variétés, concentré pour volaille…) Tous les invités à cette grande rencontre voulaient connaître les détails et les secrets de cette magie.
La magie ? Simplement un travail de longue haleine alimenté par des convictions solides : " Aujourd'hui, nous sommes ici pour voir comment aller de l'avant. Nous partageons nos expériences pour nous enrichir et sortir d'ici avec plus d'espérance ", explique un producteur. En effet, organiser un tel événement n'est pas une sinécure ! " C'est une aventure pour nous ! Vous pouvez vous imagine ce que représente pour moi, un pauvre qui a du mal à lire et à écrire, d'être nommé coordinateur d'une équipe de vingt-six personnes pour organiser cette rencontre ! " répond fièrement un paysan nicaraguayen qui a animé neuf réunions du comité d'organisation. Les participants sont venus de cinquante villages aux alentours, apportant de quoi dormir sur place, mais aussi leur besace contenant papiers et cahiers tout chiffonnés, pour partager leurs résultats, leurs expériences, leur orgueil d'être des cultivateurs innovants, leurs motivations et leurs témoignages. Quant aux délégations étrangères - comprenant des paysans mais également des techniciens - invitées du Costa Rica, de Panama, du Guatemala, du Honduras, du Salvador et du Mexique, elles ont effectué une visite sur le terrain avant la rencontre régionale, pour se faire une idée plus précise de la réalité des expérimentateurs. Et, pour mieux se familiariser, pour que l'échange soit réel, chaque visiteur a été hébergé dans une famille nicaraguayenne. Pour les producteurs venus du Costa Rica, le choc était fort : comment des paysans beaucoup plus pauvres qu'eux, immergés dans un environnement très défavorable, pouvaient-ils montrer autant de dynamisme et d'entrain ?
Une complicité entre techniciens et paysans
Les techniciens disposaient pour leur part d'un espace leur permettant de faire connaître leurs activités, car ils travaillent de manière complémentaire avec les paysans. La grande complicité entre techniciens en paysans est sans doute un autre facteur important du succès de ces rencontres : organisées chaque année depuis 1995, par une ONG locale, Unicam (1). La particularité de cette rencontre de mars 2000 tenait dans le fait que, pour la première fois, les paysans ont assuré une bonne partie de la préparation de l'événement. Ils se sont chargés de toute la partie logistique, des activités culturelles et de l'évaluation finale. Les techniciens ont assumé la responsabilité de l'élaboration de l'agenda des travaux, la répartition des tables de travail, la modération des débats et la rédaction des actes.
L'autre secret de cette réussite, c'est une préparation minutieuse. Les organisateurs ont appliqué un double tamis de sélection pour les exposés. En premier lieu, les techniciens de l'Unicam, se basant sur les évaluations faites par les agriculteurs d'après les résultats des deux récoltes, ont sélectionné les expériences les plus marquantes. Ils ont ensuite filmé, à des fins didactiques, toutes les sessions d'évaluations des expérimentations et en ont tiré trois ou quatre cas différents à présenter. Un mois avant la rencontre, les techniciens sont repassés dans chacun des cinq secteurs pour préparer les paysans sélectionnés lors de leur premier passage.
Pour cela, ils se sont appuyés sur une vidéo présentant une femme, Dona Simona, en train d'exposer son expérience avec clarté, et trois ou quatre autres agriculteurs qui n'avaient pas les talents d'oratrice de cette dernière. Ensemble, les agriculteurs ont analysé la vidéo, la repassant à plusieurs reprises, scrutant avec attention les différences entre les présentateurs. Ils ont noté que Dona Simona prenait soin de présenter clairement ses fiches de même que ses dessins et ses schémas. Ils ont observé comment elle se plaçait et bougeait face au public, comment elle anticipait les questions, comment elle s'était préparée à apporter les éléments destinés à convaincre son auditoire (semences, matériel, échantillons de produits) et enfin comment elle semblait sûre d'elle-même.
Chaque paysan a commencé à se préparer et à exposer ses expérimentations devant ses voisins agriculteurs. Près de 70% des présentations ont été rejetées par le groupe lui-même : la sélection fut dure ! Finalement, de leurs discussions, il apparut que la meilleure façon de démontrer ce qu'ils étaient en train d'expérimenter collectivement était de distribuer leur exposé à plusieurs membres, et que le meilleur moyen de traduire leur préoccupation à la nouvelle génération d'expérimentateurs était de confier à des jeunes garçons et à des fillettes la simple présentation des cas.
Le bilan est simple : tout le monde attend avec impatience l'an prochain ! Avec le rêve d'imaginer comment sera la rencontre régionale de 2010.
D'après un article d'Elvis Perez,
coordinateur technique d'Unicam,
elvis@ibw.com.ni et d'Henri Hocdé, Cirad, hocde@cirad.fr
(traduction et adaptation de Sylvia Serbin et Denis Pesche)
(1) Unicam est l'abréviation " d'université paysanne " : cette petite organisation accompagne et fait connaître les innovations de groupes de paysans de cinq secteurs du pays en facilitant des rencontres régulières facilitées par ses techniciens.
* Fédération des organisations non gouvernementales du Sénégal. fongs@telecomplus.sn
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