INTER-RESEAUX
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télécharger le fichier texte (format RTF - 253 Ko, 1563 mots, 4pages)Evaluer l'accompagnement des organisations paysannes
Le débat sur l’évaluation de l’appui aux organisations paysannes (voir présentation dans Grain de Sel 15) se poursuit activement, tant sur le site Internet avec les groupes de discussion Eval OP que dans les ateliers Sud où s’expriment des responsables paysans, des membres d’organismes d’appui, des bailleurs de fonds et des consultants. Daouda Diagne (daouda.diagne@inter-reseaux.org), animateur de ce groupe de travail nous présente quelques idées-forces de ces contributions.
Une évaluation critiquée, reflet d’un appui critiquable
Les OP sont exclues du processus d’évaluation
La plupart des responsables paysans du Cameroun et du Sénégal qui se sont exprimés déplorent que les OP soient écartées des processus d’évaluation, alors que toutes les parties prenantes devraient être associées à cet exercice. Ils perçoivent les évaluations actuelles comme des formalités à remplir par les ONG ou les projets pour se conformer aux procédures de décaissement des bailleurs de fonds. Aucune valeur ne peut être donnée à cette forme d’évaluation rarement transformatrice ou bénéfique au monde rural.
Une absence de réel partenariat
S’appuyant sur leurs expériences, des responsables paysans trouvent que, hormis quelques cas, il n'y a pas d'accompagnement réel. Les relations entre organismes d’appui et OP sont souvent verticales et l'OA vient avec des modèles arrêtés qui souvent, n'ont rien à voir avec les besoins de l'OP. Après quinze ans d'appui, certains paysans ont l'impression de tourner en rond alors que les enjeux sont aussi de pouvoir infléchir la définition de politiques agricoles qui leur sont peu favorables. Excepté certaines OP du Sénégal et du Burkina Faso, la majorité est ‘ à la merci’ d’accompagnateurs qui ‘naissent et disparaissent’ en fonction des opportunités de financement.
La dépendance au financement
Le mode de financement des projets est une autre limite de l'accompagnement. L'insuffisance d’une contribution directe des OP dans les dispositifs d'appui rend les relations déséquilibrées et l'exercice d'évaluation entraîne des risques non partagés, car c'est l'OP, maillon le plus faible, qui court le plus de risques, notamment celui de l'arrêt du programme. L’évaluation apparaît trop souvent comme un critère pour la reconduction des fonds ; d’où la proposition de certains de ‘délier’ l'acte d'évaluer et l'accès aux fonds.
Des relations asymétriques entre ‘appuyeurs’ et ‘appuyés’
Pour un des participants, consultant béninois, une discrimination existe entre les différents acteurs du développement. On qualifie les pays du Sud de ‘pays en développement’ alors que si l’on considère le développement comme une progression, tous les pays sont en développement. Ce préjugé est communément partagé y compris par les acteurs du Sud eux-mêmes; ce qui induit une discrimination au cœur des projets. Financièrement soutenus de l'extérieur, ils sont sensés permettre de passer d’un stade inférieur à un état plus avancé, d’où des rapports inégalitaires entre les acteurs : bailleurs, OA et OP.
Pour une autre conception de l'évaluation, il faudrait quitter ce schéma en considérant l'argent du développement comme un élément parmi d'autres aussi essentiels : expériences, connaissances, savoir-faire, culture, éthique. Si ces trois acteurs acceptaient de s'écouter en s’accordant considération et respect réciproques, on pourrait alors imaginer qu’ils ont un projet commun pour la réalisation duquel ils font alliance. Chacun contribue d'un lieu ou d'une position différente sans qu’une position prime sur l'autre : le projet devient ainsi une action commune au profit de toutes les parties, c’est à dire un réel partenariat. Et de cette façon se rétablit la symétrie.
Resituer l’évaluation dans un contexte d’accompagnement
Inscrire l'évaluation dans une démarche impliquant tous les acteurs
Quand l’évaluation s'inscrit dans un partenariat, son objectif est d'apprécier la performance de l'organisme d'appui dans sa mission d'accompagnement. Il s'agit de voir en quoi cet appui contribue à une meilleure atteinte des objectifs de l'OP, d’en apprécier les avancées, de corriger les failles, de redéfinir les perspectives. L’évaluation prend alors tout son sens pour l'accompagné.
Connaître l’organisme d’appui pour mieux l’évaluer
Les membres des OP n'ont pas toujours les compétences pour analyser les termes de références des prestations à recevoir et procéder à une évaluation satisfaisante. Acquérir des compétences en matière d’évaluation faciliterait une meilleure implication (constat valable aussi pour les OA et les bailleurs). D’autre part, l’OP a besoin de connaître l’OA et les bailleurs. Ces derniers procèdent à une identification de l'OP en passant au peigne fin son parcours antérieur (réussites, échecs, vie privée des responsables), mais la réciproque n'est pas vraie. Ce qui biaise les règles du partenariat en créant ‘un écart psychologique’ entre OP et OA et rend difficile l'évaluation de l'appui.
Evaluer " l’avancée de tous " et non d’une partie des acteurs
Dans une relation de partenariat, il ne s’agit plus d’évaluer si l'autre a atteint ses objectifs, mais d’évaluer le progrès que tout le monde a fait, de mener une réflexion critique et prospective sur la contribution de chacun. Aucun des acteurs ne devrait avoir de position de domination dans les rapports qui les lient pendant le processus d'évaluation. Mais, pour cela trois facteurs sont nécessaires : confiance mutuelle, transparence et honnêteté.
- Le bailleur de fonds : il ne se met plus en situation de domination en s'octroyant le droit d'évaluer les autres sous prétexte qu’il doit rendre compte aux contribuables qui fournissent les ressources utilisées. Lui-même a des comptes à rendre aux deux autres acteurs et aux contribuables sur la façon dont il a joué son rôle.
- L'organisme d'appui : au-delà d’une façade altruiste (affichée également par le bailleur de fonds), l’OA existe aussi parce qu’il appuie les OP, car les fonds ne lui sont octroyés que parce qu'il promet de mettre ses compétences au service de ces organisations.
- L'organisation paysanne : maintenue en position de bénéficiaire, elle doit le plus souvent répondre de ce qu'elle a fait, de ce qu'elle devient. Elle devrait mieux s'affirmer, cultiver ‘la confiance en soi’ afin d'être plus vraie, sans craindre de perdre des appuis essentiels.
Des relations plus transparentes et empreintes de confiance mutuelle permettraient à l'évaluation de devenir une occasion d'apprentissage et d'appui réciproque au sein de l'alliance, pour le bénéfice de chacun. Sans ces conditions, l'évaluation reste le plus souvent un droit d'exercer le contrôle sur un autre, sans réciprocité.
Etaler l’évaluation dans la durée de vie des projets
Au lieu de se confiner à de simples principes de méthodes ou de procédures, l'évaluation de l'accompagnateur doit permettre de mesurer la portée et l'impact de son action sur les accompagnés. Elle doit mettre en exergue la créativité des accompagnés lors de la définition des critères et indicateurs d'évaluation.
Pour que les évaluations ne dorment plus dans les tiroirs !
Vaincre les résistances à l'évaluation reste un véritable défi car celle-ci est trop souvent perçue comme une sanction. L’évalué n’a pas toujours le courage d’accepter de se voir autrement qu'il se perçoit et d'entendre un discours qui peut ne pas lui plaire, surtout si ce discours est pressenti comme pouvant remettre en cause des financements.
‘ Internaliser’ l'évaluation externe
Les résistances à l'évaluation reflètent une certaine peur du changement, surtout lorsqu'il est subi. Pour faciliter son appropriation, l'évaluation externe doit préparer les personnes évaluées à vivre cette expérience comme une motivation supplémentaire et non comme un jugement partial. L'évaluation externe peut être valorisée grâce à un accompagnement par la cellule d'évaluation interne de l'organisme d'appui pour faciliter l'appropriation des recommandations et leur mise en place, au lieu que soient rejetés l'évaluateur et son travail.
Plus d’éthique chez l’évaluateur
L'évaluateur a une place particulière. Dans certaines situations, il est perçu comme un mercenaire à la solde du commanditaire. On parle alors d’un évaluateur ‘ tueur à gages’ envoyé pour une mission ‘Terminator’, alibi pour arrêter un projet. L’évaluateur doit être imprégné d’une certaine éthique, ce qui ramène à la nécessité d'un code de déontologie dans l’évaluation. D’autres qualités sont requises : l'objectivité, l'intégrité, le courage, la modestie, l'efficacité et le réalisme. A cela s’ajoute la capacité à composer avec les enjeux des acteurs et à jouer un rôle de conciliateur entre les différents intérêts. C'est parfois la condition pour que les rapports d'évaluation ne restent pas indéfiniment dans les tiroirs. Mais encore faut-il que l’évaluation s’inscrive dans le cadre d’un accompagnement innovant, seul garant d’une évaluation innovante, reflet d’un véritable partenariat.
Le point sur les ateliers Sud
Des groupes locaux se sont mis en place au Cameroun, au Sénégal, en Guinée, au Burkina Faso, en Côte d’Ivoire et au Bénin. Deux ateliers se sont déroulés au Cameroun et en Guinée avec une cinquantaine de participants et l’atelier de synthèse se tiendra début 2001 au Bénin.
Contacts :
Guinée : Sidiki Camara, FNPCG, BP 3648 Conakry, Tél. / Fax. 41 23 92 ; 91 06 31
Cameroun : Jean Mbarga, OP FORCE, BP 8410, Yaoundé, Cameroun, Tél. (237) 71 07 88, Fax. (237) 22 51 62,
Sénégal - Dakar: Souleymane Diouf et Babacar Dieng, BP 22474, Dakar, Tél. 864 01 03, emap@sentoo.sn
- Bignona: Ousseynou Sané, Action Sud, BP 168, Bignona, Tél. 630 71 99, Fax. 994 14 35, gtzpaarz@arc.sn
Côte d’Ivoire : Benoît Soro, ARK, BP 150 Korhogo, Tél. (225) 36 86 09 01. Fax. 36 86 29 57, ark@aviso.ci
Burkina Faso : Justin Song-Naba, aaild, 01 BP 3368, Ouagadougou 01, Tél. (226) 36 13 59, aaild@fasonet.bf
Bénin : Sikirou Oloulotan, geram-Efor, BP 30, Bohicon, Tél. (229) 51 16 54, geram@bow.intnet.bj
Pour participer au débat : sur Internet ( envoyer un message vide à l’adresse : eval-op-subscribe@egroups.fr) ou par courrier postal. Pour plus de détails voir Grain de sel 15
La suite du débat sur les Organisations paysannes
Une petite querelle très utile
El Hadji Sène
Membre de l'Inter-Réseaux, je lis régulièrement Grain de Sel qui reste mon journal préféré. A travers chaque numéro je découvre que mes questionnements quotidiens au travail sont aussi ceux d'autres personnes et apprécie là tout l'intérêt des échanges au sein du réseau.
J'ai parcouru avec beaucoup d'attention l'article de J. Berthomé, ‘les OP sur la scène du développement’ (GDS 14). J'ai suivi également le débat qui s'est instauré par la suite (GDS 15) avec la réaction de J-C Devèze de l'Agence française pour le développement. Les deux se sont livrés à un ‘petit duel’ très utile. A mon tour, je souhaite apporter ma contribution au débat, par une vision personnelle découlant de mes observations sur le terrain aux cotés d’organisations paysannes que j'ai pratiquées pendant une quinzaine d'années.
J-C Devèze a orienté son analyse sur les OP structurées autour de filières de production, autrement dit les OP qui ont pris naissance dans des zones à haut potentiel de production (il cite l'exemple des zones cotonnières ). Elles sont plus fortes, plus dynamiques et progressent plus vite. Il a raison ; il dit la même chose que Berthomé sur ce type d'OP et il n'y a pas de contradiction entre eux à ce niveau. La réalité est à peu près la même, pourrait-on dire, pour les OP localisées dans les périmètres irrigués, les zones de cultures maraîchères et autour des grandes villes, lorsqu'on s'adonne à des activités d'élevages laitiers ou de volailles. Les conditions pédo-climatiques et économiques favorables que présentent ces environnements contribuent à améliorer la productivité du travail et l'organisation en filière.
Mais si Devèze est muet sur les OP des zones défavorisées et en crise (régions à écosystèmes agraires, pastoraux ou forestiers dégradés, zones de populations actives émigrées) l'analyse de Berthomé, plus globale, met en évidence les contraintes rencontrées par ces dernières. Il avertit sur la trop grande attention portée aux OP structurées en filières, au détriment de celles en crise. Il semble dire que les résultats positifs obtenus par les filières cachent mal le désarroi et la lassitude constatés chez les initiateurs du mouvement associatif en milieu rural, que sont les OP des zones défavorisées.
Il faut rappeler que les premières initiatives d'organisation de producteurs proviennent en effet de ces zones déshéritées qui, très tôt, se sont retrouvées en difficulté après le désengagement de l'Etat. On a tendance aujourd'hui à orienter les appuis sur les OP structurées autour des filières de production de régions favorables, au détriment des OP qui en ont le plus besoin : celles qui ont pris le relais de l'Etat dans des régions agricoles sans perspectives d'avenir immédiates. J. Berthomé a jugé nécessaire de relever les faiblesses de l'opération pour qu'on en tire les conséquences pour la suite.
Il parle également ‘d'instrumentalisation’ dont sont victimes les OP, ce que Devèze réfute. Là aussi, Berthomé aborde un aspect fondamental qu'on est tenté de partager avec lui. Quand on est opérateur de terrain habitué au contact des réalités, on constate qu'il y a trop d'ingérences de l'administration, des bailleurs de fonds, des politiques, voire de certains développeurs, sur la vie des OP. Et c'est là que commence l'instrumentalisation. En voulant coûte que coûte un développement rapide, on assiste à de nombreuses interventions extérieures qui tuent la dynamique interne découlant naturellement des OP.
Le débat entre décideur et opérateur de terrain est toujours difficile
On doit se rappeler que l'organisation professionnelle agricole dans les pays du Nord (en France notamment) a mis un siècle à devenir ce qu'elle est aujourd'hui. Elle a stagné un moment, est revenue en arrière, puis a redémarré ensuite. L'organisation des producteurs en Afrique n'échappera pas à cette règle; elle n'accomplira pas le même processus dans le laps de temps qu'elle a vécu (dix - vingt ans). Il faut qu'on laisse venir et qu'on sache développer l'accompagnement nécessaire au processus, par la formation, l'information, le conseil.
Je termine en revenant sur ce que j'ai appelé ‘une petite querelle utile’. Il est bon que de telles confrontations se fassent après les interventions de terrain. Un débat entre un décideur et un opérateur de terrain est toujours difficile, mais constitue une évaluation. Il y a souvent divergence entre les points de vue, mais ce malentendu doit être géré objectivement et sereinement : il mène à un compromis profitable aux deux parties et en définitive à l'intervention. Un décideur ou un bailleur de fond a toujours tendance à exhiber les résultats positifs d'une intervention; alors que le réalisateur de l'opération sur le terrain a en vue les faiblesses de l'opération dans une perspective de correction des erreurs et des dérives constatées. Les deux positions sont légitimes, mais il faut se parler pour avancer : l'expertise collective prend ainsi de plus en plus la place de l'expertise individuelle.
contact : BP : 467- Saint-Louis, Sénégal.
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