Grain de Sel n°15 - juillet 2000
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DEBAT

Débat autour d’un article sur les organisations paysannes dans Grain de Sel n° 14.
(2 pages – 922 mots)
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La réaction de Jean-Claude Devèze (Chargé de mission à l'Agence française pour le développement, membre du bureau de l'Inter-Réseaux)

L'article de Jacques Berthomé (Consulter l'article en ligne) pose de nombreuses questions intéressantes sur le rôle des organisations paysannes, leur recherche légitime d'autonomie, l'influence de l'appro-che filière sur leur évolution et sur la différenciation sociale entre agriculteurs, etc.. On ne peut que regretter, comme lui, les carences en matière de politique publique de dé-ve-loppement rural et le manque de cohérence des appuis des coopérations internationales.

Cependant certaines analyses m'apparaissent sommaires ou partisanes et affaiblissent le propos de l'auteur comme je vais essayer de le montrer à partir de quelques exemples. Ainsi, l'analyse historique de la création des organisations paysannes est basée sur une vision manichéenne où leur apparition, dans le cadre du désengagement de l'Etat, est louable et leur promotion, dans le cadre de la bonne marche des filières, est répréhensible. Faut-il rappeler que les associations villageoises de Mali Sud se sont d'abord créées dans le cadre d'une filière, par opposition des producteurs aux dérives de l'encadrement en matière de gestion des intrants et de la commercialisation primaire du coton graine.

Il découle de ce parti pris que tout ce qui serait réalisé pour faire évoluer les organisations de producteurs afin qu'elles jouent un rôle majeur dans la bonne gestion des filières relèverait de l'instrumentalisation (iI aurait été interessant de parler des instrumentalisations par le pouvoir politique dans certains états). L'auteur en arrive alors à se perdre dans ses contradictions quand il reconnaît qu'au Burkina Faso, " l'accord interprofessionnel signé en 1999 a permis de résister, mieux qu'ailleurs, à la baisse des cours du coton ", alors qu'il s'agit d'un exemple type de ce qu'il dénonce. Peut-il démontrer dans ce cas qu'il s'agit d'un " partenariat ambigu ", avec des producteurs " représentés par des organisations acquises à la logique des acteurs dominants " ? N'est-il pas possible de construire dans la durée des intérêts réciproques à partir de négociations constructives et non de "duels"?

De même, il me semble réducteur de dire que " l'approche filière voue une majorité des paysans à l'abandon et à la marginalité ". Afin de partager des richesses, il faut d'abord les créer dans le cadre de dynamiques économiques. La bonne marche des filières, comme la promotion de petits entrepreneurs gérant leur exploitation, y contribue. La question centrale n'est-elle pas alors celle de l'avenir des agricultures familiales africaines dans un cadre national mal géré et insécurisé et dans un contexte international inéquitable ? Comment à la fois permettre aux agriculteurs qui le peuvent, d'évoluer dans un contexte qui change rapidement et prendre en compte les différenciations sociales sur le terrain et entre les régions ? Les organisations paysannes africaines doivent donc réfléchir à la façon de répondre à ces questions en prenant leurs responsabilités, en précisant leurs stratégies, en améliorant les services qu'elles rendent à leurs membres, en négociant les appuis dont elles ont besoin, en gérant bien leurs organisations, en conquérant leur autonomie. Pour les accompagner dans ce processus difficile, la Coopération française essaie d'être disponible pour toutes les collaborations et mises en cohérence nécessaires.

La réponse de Jacques Berthomé (Secrétaire exécutif du CIEPAC, Centre International pour l'Education Permanente et l'Aménagement Concerté)

Je m'étais efforcé d'avancer, avec une extrême prudence, quelques réflexions sur l'évolution des organisations paysannes en Afrique. Suite aux vives réactions qu'elles suscitent, je crois utile de clarifier certains points.

Il existe en Afrique, depuis une vingtaine d'années, des dynamiques paysannes multiples et complexes qui constituent un phénomène social bien réel. Les organisations paysannes qui en sont l'expression et sont peu à peu reconnues par les partenaires au développement, négocient avec ceux-ci en position d'infériorité (et c'est vrai pour tous les acteurs y compris les Etats), et sont amenées à se conformer à ce qu'on attend d'elles, tout en essayant de sauvegarder une certaine marge de manœuvre. Le risque de ce partenariat déséquilibré est qu'elles se retrouvent progressivement en décalage par rapport aux dynamiques réelles, ce qui risque de les disqualifier à terme.

Parmi les organisations paysannes, celles qui bénéficient du plus de crédit, sont les organisations professionnelles spécialisées par filières. La Coopération Française a joué il est vrai un rôle directeur dans cette orientation aujourd'hui partagée par d'autres opérateurs. Il serait malvenu de ma part de dénier tout intérêt à cette approche pour avoir été l'un des initiateurs et des animateurs d'un vaste programme de formation des leaders paysans à l'économie des filières (riz, coton, café, cacao) pour le compte du Réseau APM Afrique.

Cependant, cette approche semble insuffisante pour répondre à la diversité des situations (diversité des régions agricoles plus ou moins favorisées par rapport au marché, diversité des exploitations agricoles elles-mêmes). En effet, une telle approche méconnaît les systèmes d'exploitation paysans dans leur globalité (ce qui constitue un recul par rapport aux approches " système " qui avaient permis de remettre en question les projets productivistes des années 70) ; elle décrédibilise les tentatives de mise en place d'un conseil agricole adapté.

D'autre part, cette organisation professionnelle par filière, lorsqu'elle est puissante, atrophie la réflexion sur les macro systèmes régionaux, sur les dynamiques territoriales. Elle renvoie le développement local à la décentralisation, processus politico-administratif avec lequel elle n'entretient aucun lien.

Ce faisant, on ne renforce pas la capacité d'adaptation des exploitations agricoles à une crise sur les filières organisées (cf. ce qui se passe dans les filières coton depuis 1999) et on potentialise les contradictions entre les acteurs de la filière, car les paysans n'entendent plus faire les frais des aléas du marché mondial.

 

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