Quelle place pour l’exploitation familiale dans une économie libéralisée ?
1 / 2 Quelle place pour le petit paysan ?Les politiques agricoles ne sont pas les seules à avoir une influence sur l’agriculture familiale. Les politiques d’ajustement en milieu urbain ont eu un impact important sur les ruraux qui ont perdu beaucoup d’opportunités de revenus en ville avec les faillites d’entreprises et les déflations de personnel. Or, même précaires, ces emplois constituaient un complément indispensable. Aujourd’hui, les ruraux ne pouvant plus rester au village où l’agriculture ne nourrit plus, ni s’insérer en ville, se tournent de plus en plus vers de nouvelles activités (pêche, petit commerce, transformation), comme l’illustre l’essor des marchés hebdomadaires en zone arachidière.La production familiale : seul rempart contre la pauvretéMais, l’idée se développe que l’agriculture familiale n’est pas capable de faire face aux défis de la compétitivité. En effet, il se dégage actuellement au Sénégal, une tendance à favoriser l’entrepreneuriat agricole au détriment des exploitations familiales. Ainsi en est-il de la réflexion relative à une modification de la loi sur le domaine national, qui privilégie l’accès au foncier des détenteurs de capitaux. De ce fait, les investisseurs urbains risquent de déposséder les ruraux de leurs terres en acquérant les parcelles que l’Etat songe à privatiser. La nécessité de modifier la législation foncière en vue d’accroître la taille des exploitations familiales n’est pas prise en compte, pas plus qu’un droit de préemption pour le paysan.
La priorité donnée aux approches par filières (arachide jusqu’en 1970, coton et riz depuis les années 80) s’est traduite par une concentration des investissements sur quelques zones au détriment des autres régions. On constate aussi que toutes les écoles d’agriculture du pays se sont donné comme objectif de préparer des jeunes diplômés à l’entreprenariat agricole.
Or, les raisons qui militent en faveur d’une priorité de l’agriculture familiale sont pourtant pertinentes : équité, gestion durable des ressources naturelles, efficacité économique. En effet, l’économie urbaine n’étant plus capable d’absorber de nouveaux migrants, il n’existe pas d’autre alternative que de fixer les populations rurales, sachant qu’elles ne pourront pas être maintenues uniquement dans des activités agricoles. L’importante croissance qu’exige la couverture des besoins alimentaires du pays ne peut être non plus obtenue par l’agriculture à base de capitaux. Seule une proportion infime de paysans aisés, disposant de revenus non agricoles, pourra accéder à ce mode de production qui, tout en ayant sa place dans le développement du Sénégal, ne résoudra pas le problème d’une population rurale importante.Investir d’abord pour les paysans pauvresAutre raisonnement en faveur de l’agriculture familiale : elle constitue le seul rempart contre la pauvreté, en remettant à la production le maximum de gens qui en ont été exclus et en permettant à ceux dont la production est trop faible, de l’accroître. En fait, toute la question est de savoir que faire pour les ruraux qui doivent abandonner l’agriculture ou en faire une activité complémentaire ? Comme la plupart des pays subsahariens, le défi qui se pose aujourd’hui au Sénégal est de réussir la transformation de son agriculture et de développer des activités non agricoles en milieu rural, dans un contexte de libéralisation, de mondialisation et de forte croissance démographique, tout en disposant de peu de ressources.
Premier enjeu :
- investir dans les zones où il y a des paysans pauvres (aujourd’hui, la carte de la pauvreté en milieu rural est en opposition avec celle de la répartition des investissements publics;
- privilégier les cultures pluviales intégrées à l’élevage en concentrant les investissements sur des cultures comme le mil, le maïs, le niébé, l’arachide et le coton ;
- améliorer l’accès aux intrants par une politique plus volontariste de crédit agricole (étalement et réduction des dettes, bonification des prêts) ;
- veiller à ce que les prix des intrants ne soient pas exagérément élevés du fait de monopoles ;
- conforter, par le biais du micro-crédit, les activités non agricoles qui jouent un rôle croissant dans les revenus des plus pauvres.
La petite irrigation est aussi une option à explorer, tout comme le développement de l’élevage d’embouche, la foresterie rurale ainsi que la lutte phyto-sanitaire pour réduire les pertes après récolte. Des mesures spécifiques devront être également imaginées pour les zones pastorales et de grande irrigation qui ont aussi besoin d’une diversification des productions. C’est pourquoi il devient indispensable d’investir dans la valorisation des énergies locales et la garantie des services publics en milieu rural. Tout en prolongeant les actions à court terme, la politique de moyen terme s’attachera à renforcer les institutions liées à une économie agricole libéralisée et soumise à la compétition internationale. Il s’agira en particulier de renforcer les capacités de l’Etat en matière de politique agricole, de mettre en place un système d’information, de formation, de recherche et d’appui-conseil aux ruraux afin de réussir la politique de décentralisation et renforcer les capacités des organisations paysannes.Le Sénégal doit viser une croissance agricole supérieure à 4% et même plus si nous voulons stopper puis résorber le développement de la pauvreté. Ce qui implique des exploitations moins exiguës et des agriculteurs capables de maîtriser les techniques modernes de production. Cette transformation profonde suppose une politique foncière qui prendra en compte la sortie de l’agriculture d’un nombre croissant de paysans. Elle devra s’accompagner de mesures d’appui à la création d’activités économiques en milieu rural, étant donné que la majorité des ruraux ne fera plus que de l’agriculture à mi-temps pour subvenir à ses besoins. La formation professionnelle des agriculteurs et une politique d’aménagement du territoire équilibrée, à travers le développement de bourgs ruraux bien équipés, constituent, avec l’intégration sous-régionale, des composantes importantes du succès de cette ambition.
Aujourd’hui, la mondialisation pose clairement le problème de la coexistence de plusieurs modèles d’agriculture de compétitivités différentes. Il s’agit maintenant de définir des règles du jeu pour éviter que le marché soit le seul arbitre entre une agriculture capitaliste recourant à des technologies de pointe et une agriculture familiale. Il ne s’agit pas d’être contre l’agriculture à base de capitaux, bien que les conséquences humaines en seraient très graves pour le Sénégal, mais de se battre pour que d’autres formes d’agriculture soient possibles.