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L'Aide en questions
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Réactions aux pratiques de l’Aide
1 / 2 / 3 / 4La crise de l’Aide peut-elle être endiguée ? Dans un contexte de baisse des flux vers l’Afrique subsaharienne qui absorbe 40% de l’aide publique au développement, la lassitude diffuse des bailleurs de fonds fait échos aux frustrations de certains bénéficiaires quant aux réponses apportées à leurs besoins.
Témoignages recueillis dans le cadre du groupe Enjeux de l’aide, avec l’appui du GRAD(Groupe de réalisations audiovisuelles pour le développement), et de l’IRAM (Institut de recherche et d’application des méthodes de développement).
Recul de l’Etat, nouveaux acteurs, nouveaux bailleurs, nouveaux enjeux
Autrefois, les pouvoirs publics représentaient les seuls intermédiaires entre les besoins de leurs populations et les financements extérieurs. Mais, affaiblis par l’ajustement structurel des années 80 qui a provoqué une forte mobilisation de la société civile, les Etats ont très vite perdu ce monopole. Porteurs des revendications de leurs concitoyens affectés par une brutale dégradation des conditions de vie, de nouveaux acteurs sont en effet apparus sous des formes plus ou moins organisées, qui vont profondément modifier le paysage de l’aide. En occupant certaines des fonctions délaissées par l’Etat, ces associations locales soutenues par des ONG du Nord, s’arrogent une partie des prérogatives jusque là réservées à l’administration, pour les placer sous la responsabilité des populations concernées.Rapidement se développe une contestation contre l’incapacité des régimes locaux à traduire les aspirations des populations de base dans leurs stratégies de développement. Elle sera entendue par les bailleurs de fonds. Ainsi, après avoir soutenu des changements qui conduisent au recul de la coûteuse intermédiation des Etats, l’aide, désormais soucieuse d’établir de nouvelles règles du jeu, exerce une action déterminante dans cette évolution ; en ouvrant notamment des partenariats directs avec les organisations civiles et en appuyant leur participation aux processus de décision.
Ce contexte favorable à l’éclosion des ONG permet à de nombreuses organisations du Nord, partenaires ou non de pouvoirs publics, de collecter des ressources destinées à des projets de développement au Sud. Des financements qui seront affectés à la fourniture de biens collectifs, au soutien de structures intermédiaires de la société ou encore à l’appui direct aux populations. L’économiste David Naudet* qui vient de publier un ouvrage sur ‘Vingt ans d’aide au Sahel’, indique dans une réflexion sur ‘la dépendance à l’Aide’, qu’en 1994, un millier d’ONG agissant en France dans le domaine de la solidarité internationale, avait financé pour 3,5 milliards de FF d’activités, dont 3,2 milliards sur fonds propres. Ce qui, en fait, représente moins de 10% de l’aide publique française. S’agissant de la coopération décentralisée, 1500 collectivités locales environ sont engagées dans des programmes de développement, pour un montant annuel de 1,2 milliards de FF.
En inaugurant des partenariats avec les sociétés civiles du Sud, les ONG ont eu un impact notable sur l’évolution des pratiques de l’aide : certaines agences bi ou multilatérales se sont à leur tour dotées d’instruments leur permettant de traiter directement avec des relais non gouvernementaux. Si la Suisse fait par exemple figure de pionnière en la matière, depuis une vingtaine d’années déjà, la France délègue à ses missions de coopération à l’étranger des fonds destinés à soutenir certains projets d’associations locales : ce sont les crédits décentralisés d’intervention (CDI). Avec la dévaluation du franc CFA en 1994, un Fonds social du développement a été créé en direction des secteurs de base (santé, éducation) et du développement urbain.
L’Agence française pour le développement a pour sa part abrité pendant quelques années des dispositifs similaires à destination du milieu rural : les Appuis aux initiatives productrices de base (AIPB). Bien que les administrations locales restent les interlocutrices privilégiées des grandes institutions, l’expérimentation de ces nouvelles formes de coopération a eu pour effet de voir échapper aux structures étatiques du Sud, la maîtrise d’oeuvre de projets de plus en plus importants.
Ce processus, inégal selon les pays, a connu un tel succès que le nombre d’organisations ayant accès à des financements directs a très vite proliféré. Un foisonnement d’acteurs fort complexe qui soulève bien des interrogations quant à l’efficacité et à la pérennité de leur action, comme l’illustrent les témoignages suivants.
« Nous constatons au Burkina Faso une tendance à une forte ‘bureaucratisation’ des villages. En effet, il existe environ 15.000 associations paysannes, des centaines de milliers de comités de gestion, au moins 1500 associations de développement, 450 ONG nationales et étrangères, 1700 élus locaux, 7 organisations faîtières de producteurs, et bien d’autres réseaux plus ou moins connus, plus ou moins influents. Tous ces acteurs ont pour cibles les populations à la base, et très vite sont nés des rivalités et des conflits de leadership, de compétences et d’intérêts au détriment du développement local qui est ce pour quoi toutes ces organisations existent ».
Antoine Sawadogo, Commission nationale pour la décentralisation, Ouagadougou, Burkina Faso.« Un peu partout, dans les dix provinces du pays, de nombreuses organisations paysannes ont été créées et font du bon travail et cela dans un environnement parfois difficile. Certaines, heureusement très peu nombreuses, semblent avoir pour seule finalité la recherche de financements extérieurs, causant ainsi du tort aux autres. Leur création est parfois exogène, à l’initiative d’élites ne partageant pas la vie dans les villages. Certains individus se réclamant d’organisations paysannes, sans réelle implantation sur le terrain, donc n’ayant aucune représentativité, participent aux conférences internationales et parviennent quelquefois à capter des financements ».
Jean Nya Ngatchou, Consultant, Yaoundé, Cameroun.« ( ...) Un certain nombre d’acteurs non gouvernementaux se positionnent de plus en plus sur le champ du monde rural: journalistes, bureaux d’études, consultants, agents déflatés de la fonction publique, retraités, agents de l’Etat à double, voire triple casquette (fonctionnaire, responsable d’ONG, paysan du dimanche, consultant), etc. ».
De cette diversité d’intermédiaires sollicitant petits et grands offreurs d’aide, découlent plusieurs conséquences, dont la perception qu’en ont les bénéficiaires n’est pas la moindre: « Il y a souvent des incohérences. Chaque organisation, chaque leader a tendance à chercher de l’aide de son côté. Cela ressemble souvent à une course à la captation de l’aide C’est le système d’aide qui favorise cela ».
André Marty, consultant IRAM.D’où une situation de concurrence pour l’accès aux fonds extérieurs et d’enchevêtrement des compétences pour la réalisation de mêmes activités.
"Il est courant de trouver un village dans lequel interviennent plusieurs partenaires à la fois, sans se connaître, sans se rencontrer. Chacun a sa manière d'intervenir. Ce qui intéresse les paysans, c'est le fait qu'il y ait de l'argent qui rentre même s'ils ne savent pas "tirer" les conséquences que cela entraîne. Cela cultive l'incohérence, mais aussi une certaine division sociale, parce que les gens n'ont plus à se mettre ensemble. D’où une concurrence même au niveau interne du village."
Sara Diouf , paysan, secrétaire général de l’association Jig-Jam, Fissel, Sénégal.Une concurrence opposant, pour l’accomplissement de missions de services publics, Etats, sociétés civiles, communautés rurales, acteurs privés, avec d’inextricables problèmes de légitimité d’acteurs.
« Cela peut sembler anormal qu’une association paysanne appuie un fonctionnaire pour qu’il fasse son travail. C’est que les positions ont changé. Dans le passé, les techniciens et les autorités devaient venir aider les paysans parce qu’ils en avaient les moyens. La politique de l’Etat leur permettait d’aller un peu partout. Mais actuellement, l’Etat s’est retiré. Qu’est-ce que nous avons alors ? Nous avons des techniciens qui sont bien formés mais qui ne sont pas équipés. Il leur manque de quoi acheter du carburant, ou même, ils ne touchent pas leur salaire régulièrement. Face à ces problèmes, étant donné que ce sont des personnes-ressources vivant au milieu de nous, on s’efforce de les utiliser. Nous avons identifié des domaines dans lesquels ils peuvent nous être utiles. Au moins, en les utilisant, nous les encourageons.
Sara Diouf.« Avec la décentralisation, des conflits de compétences sont latents au Sénégal. ‘Qui doit faire quoi?’ est une question qui induit autant de réponses que d’acteurs impliqués. Au Sénégal, les organisations paysannes ont jusqu’à maintenant accompli des tâches (réalisations communautaires, sociales) qui sont maintenant dévolues aux collectivités locales. D’où une recomposition du paysage, avec des OP partagées entre l’entrisme dans les collectivités locales et une réaction de repli pour éviter de mélanger la sphère politique, des orientations de leurs organisations. Souvent c’est le positionnement des responsables paysans qui joue en dernier ressort ».