Une autre vie après l’agriculture
Pour ces paysannes sénégalaises, les métiers masculins ne sont plus tabous. Elles ont quitté les champs pour devenir bouchères ou fabricantes de briques
Au coeur du développement, ces femmes se montrent particulièrement dynamique quelque soit le secteur vers lequel elles se tournent. La plupart d'entre elles évoluent dans le secteur primaire : agriculture, élevage, foresterie, mais depuis la dévaluation du franc CFA, survenue en janvier 1994, la raréfaction des ressources les a poussé à exploiter d'autres créneaux pour lutter contre la marginalisation et la pauvreté grandissantes. Ainsi, elles s'investissent dans des métiers jusque là réservés aux hommes. A Tambacounda, dans le sud-est du Sénégal, trois groupements d'intérêt économique (GIE) de femmes se déploient depuis 1996 dans la maçonnerie, la charcuterie et la préservation de l'environnement.Femmes bouchèresLes femmes du GIE FARO brisent aujourd'hui les barrières et s'investissent non sans succès dans la maçonnerie considérée dans nos sociétés comme une activité virile. Après avoir bénéficié d’une semaine de formation (soutenue par un projet d’appui) sur les techniques de fabrique des briques et des plans de construction, leur ingéniosité a fait le reste : elles ont démarré leurs activités sur fonds propres, grâce aux cotisations des membres. Ainsi, elles fabriquent elles-mêmes leurs briques et disposent d'un hangar pour le stockage et la commercialisation. Des briques qui se vendent bien et s'adaptent à la concurrence. Pour Aminata Ndongo, présidente de ce mouvement: « La compétitivité de nos briques est liée à leur qualité et au prix que nous pratiquons». Devant le succès de l’initiative, ces femmes ont décidé de se lancer dans la construction et ont déjà à leur actif les garderies d'enfants des quartiers du Plateau et de Dépôt.
Les revenus tirés de ces activités leur permettent de s'autofinancer et d’octroyer des prêts aux membres de l’association. Mais elles ne veulent pas s’arrêter là, ainsi que le déclare Mme Ndongo: « Notre objectif est d'être associées à l'attribution de grands chantiers par les autorités locales car nous avons les mêmes aptitudes que les hommes». Toutefois, l'insuffisance de leurs revenus constitue un handicap majeur pour l'acquisition d'un camion nécessaire aux travaux de chantiers, au transport des briques et à la construction de forages ou de puits pour parer à la cherté de l'eau.
Il existe à Tambacounda, un directoire départemental des femmes en élevage. Celui-ci se compose de plusieurs GIE qui exercent des activités complémentaires : élevage, charcuterie, tannage... Par exemple, le GIE des femmes FASSO BAKA « Liguey sa rew », membre de cette structure, se déploie essentiellement dans la charcuterie. Une activité novatrice qui connaît un succès indéniable dans la zone. Selon Dieynaba Sidibé, présidente du GIE, c'est grâce à leurs cotisations qu'elles sont parvenues à avoir un apport et à bénéficier d'un prêt à la caisse nationale de crédit agricole (CNCAS). Avec cette somme, elles ont acheté des boeufs et des équipements.Ces femmes bouchères vendent le kilogramme de viande à 1000 francs CFA, prix en deçà de celui du marché fixé à 1300 francs. En pratiquant ainsi des prix accessibles aux ménages, elles luttent contre la malnutrition et la sous-alimentation. Elles ont même implanté des points de vente à travers différents quartiers de la ville. Pour Dieynaba Sidibé : « aujourd’hui l’objectif est de parvenir à transformer la viande en Corned beef, en viande hachée, en saucisson. Mais les femmes ont des besoins de formation sur les techniques de coupe de viande et l'installation d'infrastructure pour la conservation des produits ».
Autre exemple, les adhérentes du GIE Bokou Diom qui, sans s'en rendre compte, participent activement à la préservation de l'environnement. Leurs activités revêtent une double signification : protéger l'environnement tout en générant des ressources. En effet, ces femmes s'activent dans le ramassage et la transformation des sachets en plastique. Mame Yaba Mbodj explique : « Nous envoyons les membres ramasser des sachets en plastique à travers la ville. Ensuite, nous les lavons avec des javellisants, les séchons et les découpons en petits morceaux pour en faire des objets d'art tels que des sacs à mains, des poupées, etc.».
Des produits convoités par les populations locales et les touristes. Les ressources de la vente permettent ainsi de s'autofinancer et de développer une chaîne de solidarité dans le groupement. Autant d’expériences qui montrent que les femmes de Tambacounda sont déterminées à remettre en cause leur statut social et à conquérir leur indépendance économique.
Mbaye MBENGUE à Dakar