Grain de Sel n°13 - novembre
1999
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Retour à la terre - L’échec
d’un banquier devenu riziculteur.
Fadjigui Sinaba (Mali)
Cadre à la Banque de développement
du Mali pendant plusieurs années, M. Nabi Issa Coulibaly a été
muté en 1980 comme directeur de la succursale de Niono, capitale
du riz au Mali. « Dès mon arrivée à Niono, j’ai
eu à faire des projections de films sur l’épargne en milieu
rural. Je demandais toujours aux exploitants d’épargner de l’argent
et ils me répondaient qu’ils n’avaient rien à épargner.
Je les traitais alors de paresseux, car je me disais qu’avec de l’eau à
volonté et de la bonne terre, on pouvait bien réussir ici
et gagner honorablement sa vie ».
Dix ans plus tard, l’heure de la retraite
ayant sonné, Nabi Coulibaly décide de rester à Niono
pour s’installer dans la riziculture. Il se veut aussi une locomotive pour
ces populations, grâce à son exemple et à son savoir-faire
en matière d’agriculture. La direction de l’Office du Niger lui
attribue alors une parcelle de 30 hectares, alors que jamais auparavant
on n’avait donné autant d’espace en une seule fois à une
même personne. Mais le directeur de l’Office est convaincu que Nabi
est courageux et qu’il a les moyens de ses ambitions. Dès l’acquisition
de sa parcelle, ce dernier commencera par se faire construire un hameau
baptisé Nabibougou (le hameau de Nabi). Il achète ensuite
un petit tracteur, laboure et ensemence les 30 ha. Grâce au concours
des habitants des villages environnants qu’il paiera, sa rizière
sera rapidement désherbée. De sa récolte, il tire
une production de 92 tonnes. Le rendement n’est pas si élevé,
un peu plus de trois tonnes à l’hectare, mais qu’importe ! A l’époque,
en 1990, l’engrais n’était pas cher et le franc CFA était
encore fort.
Cette production lui permit d’assurer
largement l’alimentation de sa famille et de vendre une partie du riz décortiqué
à Nara, ville frontalière de la Mauritanie où les
prix étaient particulièrement intéressants. Il achètera
des moutons qu’il viendra placer dans la zone de Niono avec beaucoup de
bénéfices. Sûrement, la « future locomotive »
de Niono était bel et bien en train de prendre son élan pour
le plus grand bien de tous les paysans de l’Office du Niger. Mais Niabi
avait un défaut pour certains (une qualité pour d’autres)
: il aimait rendre service à tout le monde, de telle sorte qu’il
n’économisait pas du tout.
De l’opulence au déclin...
Peu de temps avant le démarrage
de sa deuxième campagne, son petit tracteur tomba dans un ravin
et le conducteur fut tué. Une catastrophe ! Lors de cette campagne,
il ne peut donc emblaver que six hectares sur les 30 et ce, grâce
au matériel attelé de certains paysans des villages voisins.
Puis ce fut le début d’un déclin progressif. Il emprunte
à la Banque nationale pour le développement agricole (BNDA),
deux millions cinq cent mille francs CFA qu’il ne pourra rembourser en
fin de campagne suite à un déficit important. La BNDA est
obligée d’échelonner ce prêt, à ce jour non
encore épongé. La campagne suivante ne fut pas plus heureuse
pour Nabi. Ses activités sont paralysées par manque de moyens
financiers : il ne plantera que 10 hectares qui ne seront pas correctement
entretenus (peu d’engrais utilisé et désherbage partiellement
fait). La récolte sera si maigre qu’il ne pourra rembourser qu’une
petite partie du crédit de la BNDA.
Ses ambitions de devenir la locomotive
des riziculteurs envolées, notre brave ancien fonctionnaire fait
un constat : « Maintenant j’ai compris que ces paysans, loin d’être
paresseux, sont confrontés à des problèmes réels.
Quand quelqu’un tombe dans un puits, il faut lui envoyer une corde pour
le faire sortir, autrement il y restera jusqu'à l’arrivée
de l’ange de la mort. C’est mon cas présentement, comme celui de
milliers d’exploitants de l’Office du Niger et d’ailleurs. Il suffit d’un
petit accident, pour qu’un paysan sombre dans la misère définitivement.
J’ai vu certaines banques envoyer des
batteuses dans les rizières des débiteurs, battre leur riz
et enlever toute leur production sans même leur laisser un grain
pour l’alimentation de leur famille. A partir de là, les malheureux
n’ont plus le choix. Tout ce qui peut être vendu est bazardé
: charrues, bœufs de labour, charrettes et même des habits. C’est
pour eux la fin de leurs activités de production et pour longtemps,
à moins d’un miracle, de l’appui de parents ou d’amis de bonne volonté.
Malgré la bonne pluviométrie cette année, j’ai vu
des paysans manger leurs semences par manque de moyens. Sans ma petite
pension de retraite, je me serais retrouvé aussi à manger
mes semences et à vendre certains de mes objets.
En tant qu’ancien banquier, je sais
ce que signifie le non remboursement des crédits pour une banque
; en tant qu’exploitant agricole, aujourd’hui je sais aussi que la production
ne dépend pas toujours de la seule bonne volonté du paysan.
Il y a beaucoup d’aléas de part et d’autre, il faut que l’on joue
le jeu pour trouver le juste milieu dans l’intérêt de tout
le monde : paysans, banques, consommateurs et le pays tout entier ».
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