Libéralisation
des exportations de cacao :
un défi pour les
organisations paysannes ivoiriennes.
Premier producteur
mondial de cacao avec 1 200 000 tonnes, la Côte d’Ivoire a autorisé
les organisations paysannes à se lancer dans l’exportation à
compter de la campagne 1999-2000.
Un enjeu auquel les planteurs
ne sont pas forcément préparés.
Sylvia Serbin.
Cette mesure édictée dans
un contexte de libéralisation de l’agriculture, par un décret
présidentiel du 10 février 1999, a été annoncée
après la dissolution de la Caisse de stabilisation et de soutien
des prix des produis agricoles (CAISTAB), inspirée par le couple
Banque mondiale - FMI.
Désormais livrées à
elles-mêmes après la disparition de ce filet de sécurité,
de nombreuses coopératives pensaient pouvoir profiter de la brèche
ainsi ouverte pour prendre en main l’exportation de leurs propres produits,
jusqu’alors contrôlée par un club très fermé
de filiales de multinationales et d’intermédiaires ivoiriens. Mais
seront-elles suffisamment armées pour aborder un créneau
dont elles ne maîtrisent absolument pas les ficelles, la CAISTAB
ayant détenu pendant quarante ans le monopole de l’exportation des
deux produits phares de l’économie ivoirienne, le café et
le cacao?
La question peut se poser. Car, il
faut bien se rendre compte que cette libéralisation imposée
par les bailleurs extérieurs en vue d’optimiser les filières
d’exportation par plus de rigueur et de professionnalisme, ne concernera
en réalité que peu d’élus. Visant en effet à
assainir un milieu souvent suspecté de gestion approximative et
de manque de transparence, cette nouvelle réglementation de la profession
d’exportateur exige maintenant de toute société commerciale
sollicitant un agrément, un capital d’au moins 5% du chiffre d’affaire
prévisionnel ; plancher qui ne saurait être inférieur
à 200 millions de F CFA entièrement libérés
en numéraire. De plus, les intéressés auront à
consigner une caution du même montant pour pallier à d’éventuelles
défaillances. En clair, pas d’agrément sans une garantie
financière minimale de 400 millions de francs CFA.
Même si les conditions ne sont
pas aussi draconiennes pour les coopératives tentées par
l’aventure de l’exportation (capital minimal exigé : 50 millions
et 25 millions de caution de garantie), seules celles qui offriront une
capacité de production annuelle de 5000 tonnes pourront faire acte
de candidature.
Planteur-négociant
: un pari risqué
Outre qu’elle aboutira sans doute à
la disparition de petits opérateurs qui jonglaient dans ce négoce
sans réelle assise financière ou connaissance du métier,
il n’est pas certain qu’une telle réglementation favorise l’introduction
des producteurs dans les filières d’exportation. Difficile de croire
en effet que les planteurs se transformeront du jour au lendemain en vendeurs
avisés face aux multinationales américaines et européennes,
après avoir eu la CAISTAB comme unique interlocuteur pendant plusieurs
décennies
L’émergence des coopératives
ivoiriennes dans ce secteur n’est donc pas pour demain et elles ne risquent
pas de faire de l’ombre aux filières d’exportation traditionnelles
qui dominent le marché et imposent généralement leurs
conditions aux paysans. Ainsi, malgré les promesses d’aides financières
de l’Etat pour amortir le choc de la libéralisation prochaine, aucune
organisation paysanne n’est encore parvenue à obtenir le précieux
agrément, pour l’heure accordé aux exportateurs privés
remplissant les conditions requises.
Les quelques organisations paysannes
qui ont tenté de se lancer ont eu les pires difficultés à
financer les collectes (les paysans ne pouvant se dessaisir de leurs productions
sans garantie) et le convoyage des produits jusqu’au port. Du coup, en
accélérant la contraction du segment concédé
aux négociants locaux, le nouveau système de commercialisation
ne pourra qu’entériner la toute puissance des grandes firmes présentes
en nombre sur le marché ivoirien. Des firmes pour la plupart spécialisées
dans l’achat ou la transformation du café et du cacao. Sur la soixantaine
d’exportateurs agréés pour la campagne 1998-99, près
de la moitié étaient des sociétés à
capitaux entièrement ou majoritairement étrangers.
Autre bouleversement consécutif
à cette mutation : les producteurs, désormais tributaires
du marché, ne pourront plus prétendre au prix minimum garanti
par l’Etat. En attendant la libéralisation effective, le gouvernement
a donc fixé (pour la dernière fois ?), un prix indicatif
du cacao à 575 F CFA le kilo. Il faut cependant remarquer que les
prix officiels ne reflètent pas toujours ceux effectivement payés
par les acheteurs qui sillonnent les villages pour le compte des exportateurs
et que de nombreux paysans, étranglés par une situation financière
précaire, sont souvent contraints de brader leurs récoltes
à vil prix.
Dans un marché où les
enjeux sont considérables, la libéralisation de la filière
café, intervenue en 1998, n’a en rien freiné la crise que
traverse le monde paysan ivoirien déjà laminé par
des fluctuations de cours plus souvent à la baisse qu’à la
hausse. Aujourd’hui, le cordon ombilical avec l’Etat en passe d’être
coupé, les organisations paysannes ivoiriennes, qui n’ont pas manqué
d’exprimer leur inquiétude face à ces changements brutaux,
auront à relever le défi de l’apprentissage de l’autonomie,
afin de mieux affronter l’étape de la mondialisation.
« Pour l’instant nous
ne sommes pas prêts à exporter nous-mêmes » :
interview de Koffi Yeboue, Secrétaire exécutif de l’APROCACI
(en collaboration avec le mensuel « Le
Professionnel agricole », Abidjan)
Nous avons recueilli le sentiment du
secrétaire exécutif de l’Association des producteurs de café,
cacao de Côte d’Ivoire, M. Koffi Yeboue. L’APROCACI compte 575 GVC
(groupements à vocation coopérative) répartis en 8
unions qui représentent 37 371 membres.
« Depuis quelques mois, les coopératives
ont effectivement la possibilité de vendre directement à
l’exportation, mais il faut avoir une capacité d’au moins 5000 tonnes
pour exporter. Toutefois l’exportation est un métier tout à
fait différent de celui que nous connaissons bien : la production.
Il faut pour réussir avoir toute l’expertise nécessaire et
cela suggère d’embaucher des personnes compétentes dans ce
domaine (agro-économistes, transitaires, etc.). D’où des
coûts supplémentaires qui sont trop lourds à supporter
pour nos structures. Pour l’instant nous ne sommes pas prêts à
exporter nous-mêmes.
Nous pensons travailler plus étroitement
avec les exportateurs en signant des contrats de vente. La contractualisation
sera un moyen de travailler en partenariat avec les acheteurs présents
en Côte d’Ivoire. Et surtout, le contrat garantira un prix d’achat.
La coopérative aura donc la garantie d’un prix d’achat fixé
à l’avance et pourra espérer une prime en fonction de la
qualité ou des termes du contrat.
Actuellement nous avons un contrat avec
le chocolatier CEMOI. Par ailleurs, l’APROCACI et la FEDOCACI (Fédération
des organisations coopératives de producteurs de Café Cacao
de Côte d’Ivoire) souhaitent installer des petites unités
de traitement de fèves de cacao dans les sept grandes zones de production.
Grâce au calibrage, nous pourrons vendre des fèves de meilleure
qualité aux exportateurs et tirer donc de meilleurs prix. Ce projet
est actuellement à l’étude à la Banque mondiale ».
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Le
Professionnel agricole
Des OPA ivoiriennes se
dotent d’un bulletin associatif mensuel : le Professionnel agricole a été
lancé par L’ANOPACI (Association nationale des organisations professionnelles
agricoles de Cote d’Ivoire) qui fédère une dizaine d’organisations
professionnelles agricoles. Pour M. Mathias Aka N’GOAN, Président
de l’ANOPACI, le secteur agricole ivoirien qui fait vivre plus de la moitié
de la population, connaît de profondes mutations structurelles liées
à la libéralisation. Bien que porteuse d’espoir, cette libéralisation
n’en suscite pas moins de nombreuses inquiétudes. Mensuel, ce bulletin
vise à accompagner l’ambition de professionnalisation du secteur
agricole affiché par les OPA et traitera de l’actualité de
l’ensemble des filières du mouvement.
Bien documentées et particulièrement
attrayantes, ses différentes rubriques à vocation pédagogique
apportent réellement un plus aux acteurs du monde rural ivoirien,
notamment à travers ses pages techniques.
Adresse : ANOPACI - Résidence
de Gaulle, Immeuble Sopim à Treichville (esc B, 5è étage
porte 1)
20 BP 937 Abidjan 20 - Tel : 35 34
53 / 25 49 45.