Ce texte veut mettre à disposition des intervenants francophones en irrigation, les analyses d'Elinor Ostrom. Celles-ci s'appuient sur une démarche d'économie institutionnelle, qu'elle a également appliquée à d'autres thèmes (en particulier la gestion des ressources naturelles) et sur les études récentes, en langue anglaise, des systèmes irrigués anciens et étatiques. Ostrom met en évidence l'enjeu essentiel que représentent les règles qui gouvernent les comportements des différents acteurs impliqués dans le fonctionnement d'un système irrigué, et montre de façon convaincante comment l'insuffisance - sinon l'absence - d'intérêt pour cet aspect des choses est responsable d'une bonne partie des dysfonctionnements récurrents des grands systèmes irrigués étatiques.
Mais son approche n'a rien de juridique, ou d'institutionnelle" au sens classique du terme : ce n'est pas en rédigeant un nouveau règlement intérieur que les choses vont changer. Ce qui est en jeu, ce sont les règles pratiques, celles qui, peut-être sans avoir jamais été formulées, orientent dans la pratique le comportement des acteurs. Pour fonctionner, un système irrigué a besoin dun ensemble complexe, négocié, adaptable, de règles, à différents niveaux d'organisation. Il a besoin de dispositifs de contrôle et de sanctions, qui vérifient que les acteurs observent ces règles. Il a besoin de mécanismes de régulation de conflits, de procédures pour renégocier et modifier les règles lorsque le besoin s'en fait sentir. C'est cet ensemble de règles et de procédures qui constituent les institutions de gestion du système.
L'étude du fonctionnement des systèmes irrigués en gestion paysanne, dont certains ont plusieurs siècles d'existence, montre que, alors même que les infrastructures physiques paraissent rudimentaires aux yeux des ingénieurs du génie rural, les systèmes de gestion sont extraordinairement sophistiqués et performants. Cela permet de définir un certain nombre de principes, qui sont respectés par tous ces systèmes, au delà de l'immense diversité des règles pratiques observées.
Force est de reconnaître que les systèmes hydrauliques construits sur initiative étatique dans les dernières décennies ne remplissent guère ces principes, et que ce n'est pas sans expliquer une partie de leurs déboires. En particulier, il paraît essentiel à Ostrom que les usagers paient au minimum l'ensemble des coûts récurrents du système (soit une augmentation massive des redevances ce qui n'est pas toujours économiquement possible...) et qu'il y ait un rapport direct entre paiement de la redevance et qualité du service. Des réformes sont possibles, et des exemples significatifs existent de par le monde, mais ils nécessitent des gains de productivité significatifs, et impliquent des investissements importants pour la constitution d'un "capital social" du système, un renversement radical des rapports entre paysans et agents des Offices. Tout cela suscite de multiples résistances, tant de la part des cadres de l'irrigation que de la part des paysans ou des politiques.
Il nous a paru important de mettre ces analyses à la disposition des intervenants francophones de l'irrigation: les problèmes rencontrés par les systèmes irrigués d'Afrique ne sont pas si spécifiques ! Les processus de désengagement qu'ils vivent actuellement vont dans le sens des restructurations proposées par Ostrom. Mais l'investissement dans la constitution d'un capital social, les efforts consentis pour permettre aux usagers de se définir des institutions viables et performantes, paraissent largement insuffisants. Le management des systèmes, même transférés aux paysans, continue à être pensé selon une logique technicienne, bien souvent par manque de perception de ces enjeux, autant que par résistance des Offices.