Rédaction coordonnée
par Daouda Diagne et Denis Pesche (Inter-Réseaux)
Copyright Réseau
GAO 1995 - Inter-Réseaux 1996
Quelles organisations paysannes et rurales aujourd’hui ?
Conclusion et Bibliographie
Il est la version définitive d’un document élaboré et mis en forme durant l’année 1994. Il a été rédigé par Daouda Diagne et Denis Pesche avec la relecture attentive des membres du bureau du Réseau GAO : Médard Lebot, président; Jean-Pierre Prod’homme, INA-PG ; Jean-Claude Devèze, CFD ; Marie-Pierre Brunet, AFDI ; Guillaume Randriamampita, Philippe Rémy, Ministère de la Coopération ; Etienne Beaudoux, IRAM. Le groupe de travail État et organisations rurales s’est réuni plusieurs fois depuis 1992. De nombreuses personnes ont ainsi apporté leurs témoignages et leurs commentaires aux deux versions provisoires : qu’elles en soient ici remerciées.
Ce document est conçu comme un
support pour des débats et propose un certain nombre de pistes de
réflexion. Le lecteur est donc fortement convié à
réagir, critiquer, faire des propositions en vue d’enrichir les
questions abordées par des exemples concrets. Le Réseau GAO
peut alors servir de support à la diffusion de ces informations
et à l’organisation de débats sur l’appui aux organisations
paysannes.
Au-delà de leurs multiples finalités, évoquées tout au long de ce document, les organisations paysannes et rurales (OPR) devraient s’orienter vers la construction d’un pouvoir paysan, certes multiforme, capable à la fois de peser sur la définition et la mise en œuvre des politiques concernant le monde rural, et de préciser la place des agriculteurs dans des sociétés en construction.
La multiplication et le développement des OPR doivent être replacés dans un contexte de changements profonds qui affectent les pays africains depuis une dizaine d’années. En déréglementant les prix et en imposant un désengagement des États de la gestion du secteur agricole, les politiques d’ajustement proposées par certains bailleurs de fonds ont contribué à donner, du moins dans le discours, une place importante aux organisations paysannes.
La valorisation de ces nouvelles structures et plus largement des opérateurs économiques privés (de la “société civile ”) a relayé, amplifié et rendu dominant un discours et des pratiques portées jusqu’alors par des acteurs non gouvernementaux (ONG, Églises et “ leaders locaux ”) depuis plusieurs années.
Ces schémas et ces déclarations d’intentions commencent à rencontrer les aspirations de populations longtemps anesthésiées par des États omnipotents et souvent corrompus. En général, on observe une relation étroite entre le développement des organisations paysannes et les espaces politiques et légaux que laisse l’État aux acteurs autonomes. Le désengagement de l’État est rarement volontaire et de fortes résistances existent encore à l’émergence d’organisations paysannes autonomes et capables de faire entendre leur voix et de peser sur les décisions.
Le discours sur les organisations paysannes se réduit trop souvent à une vision modernisante de l’agriculture, où une profession organisée va prendre en main les rênes de son propre développement. Professionnalisation de l’agriculture, structuration du monde rural sont autant d’expressions, qui ne doivent pas faire oublier l’existence de réalités rurales complexes et de multiples logiques des producteurs agricoles. On ne peut nier la grande diversité des situations (systèmes de production, environnement économique, social), dans lesquelles se trouvent les paysans et qui impose le rejet de modèles univoques d’agriculture et d’organisation des producteurs.
A cette complexité s’ajoutent les facteurs “ culturels ” ou plus généralement sociaux qui, d’une manière ou d’une autre, confèrent aux acteurs des rationalités où les critères économiques sont loin d’être les seuls guides de l’action. Sans tomber dans le piège d’une vision réductrice où la tradition résiste à la modernité, il faut prendre en compte les différents registres qu’utilisent les acteurs et les différentes ressources qu’ils mobilisent pour arriver à leurs fins. Si les agriculteurs “ ont de bonnes raisons de faire ce qu’ils font ”, ces raisons sont multiples, pas toujours explicites et sûrement pas exclusivement dictées par une rationalité technico-économique.
Des mouvements paysans ont pu naître et se développer quand des hommes ont su se situer dans la société, en comprendre les enjeux et construire progressivement des organisations capables de défendre leurs objectifs. Ces organisations se sont consolidées par la formation des gens, mais aussi dans l’action collective qui forge les responsables paysans.
Il convient cependant d’être prudent et lucide sur cette “ importance ” que l’on confère aux organisations paysannes. Chacun, en fonction de la place qu’il occupe, de sa fonction et de ses moyens, a un intérêt particulier à s’intéresser aux organisations paysannes. Chacun, depuis le paysan jusqu’à l’homme politique en passant par le chercheur, le technicien, le représentant d’un organisme de coopération, possède une vision de ce que sont les organisations paysannes et de ce qu’elles devraient être. Si tous proclament leur volonté d’accompagner les organisations paysannes, chacun ne souhaite pas forcément le faire dans le même but et de la même façon.
C’est un peu l’objet de ce document
que de contribuer à faire s’exprimer ces visions différentes,
à les confronter pour, au bout du compte, donner aux principaux
acteurs, les paysans et ceux qui les accompagnent, des moyens pour mieux
exprimer leur vision des choses.
Le parti pris de ce document est de
favoriser l’émergence de débats et de confrontations entre
différents groupes de producteurs agricoles, de ruraux et de leurs
partenaires du développement. En dehors des cadres strictement institutionnels
et des lieux de pouvoirs, chercher les points de rencontre d’opinions différentes,
c’est favoriser l’émergence de débats, c’est faire s’exprimer
les gens, tenter de mettre à jour leurs idées et leurs objectifs.
S’il est devenu banal de dire que l’Afrique sub-saharienne connaît l’éclosion et le développement de nombreuses formes d’organisations paysannes et rurales, il convient de replacer ce foisonnement dans sa dimension spatiale et historique.
Tout ne se passe pas de la même manière partout : certains pays du Sahel sont maintenant célèbres pour la richesse de leur mouvement associatif en milieu rural (Sénégal, Burkina Faso,...), d’autres pays, un peu oubliés des feux de l’actualité, voient pourtant se développer, à l’écart des interventions classiques, des mouvements paysans originaux (Zaïre, Tchad, Niger,...). Notre objet n’est pas de rendre compte de toutes les organisations paysannes et rurales (nous en serions bien incapables), mais de tenter, à partir de quelques expériences concrètes, de tracer des axes de réflexion utiles pour l’action.
La prise en compte de l’histoire est aussi un élément-clé dans la compréhension des sociétés rurales. Le foisonnement d’organisations paysannes, observé actuellement dans certains endroits est le produit d’une histoire complexe et de la rencontre de multiples facteurs et aspirations. Certains ont parfois tendance à faire démarrer l’histoire des organisations paysannes à celle des interventions extérieures pour le développement. Au-delà du rôle déterminant qu’ont pu avoir des initiatives privées (ONG) ou publiques (administrations, sociétés d’interventions,...), la nature, le fonctionnement et les aspirations des multiples groupements et organisations paysannes ne peuvent être appréhendés sans une prise en compte de l’histoire des sociétés agraires, leur mode de fonctionnement et les étapes de leurs transformations. Ce n’est qu’à ce prix que les analyses actuelles sur les organisations paysannes prennent tout leur sens et s’enracinent dans les grands courants qui traversent et transforment les sociétés rurales africaines.