DOSSIERS DE L’INTER-RESEAUX N°2
Les conditions d'une gestion paysanne des aménagements hydro-agricoles en Afrique de l'Ouest Synthèse du séminaire de Niamey (24-28 septembre 1996)
(Philippe LAVIGNE DELVILLE, GRET)Copyright Inter-Réseaux 1997
Groupe de Recherches et d' Echanges Technologiques gret@gret.org
International Irrigation Management Institute (IIMI) iimi@cgnet.com
Projet Management de l’Irrigation au Niger iimi-niger@cgnet.com
Un séminaire d'échanges et de reflexion
Problématique
Le désengagement de l'Etat au milieu du gué
Sommaire dossier n°2 (l'intégralité du dossier à télécharger - 90 pages PDF- 698 Ko)
Le transfert de gestion
de l’irrigation : conditions de succès, options pour le changement
(Synthèse de l’expérience de l’IIMI par DOUGLAS L. VERMILLION)
Un séminaire d'échanges et de reflexion
Il a été co organisé
par :
Il a reçu l’appui financier
du comité ONG du Groupe consultatif de la recherche agricole internationale(GCRAI),
créé pour faciliter les collaborations entre les instituts
internationaux de recherche agricole et les utilisateurs de la recherche,
en particulier les organisations non gouvernementales et les organisations
paysannes. Il a bénéficié d’un cofinancement du Centre
des techniques agricoles (CTA).
Afin de créer des synergies et de permettre des participations croisées, le séminaire s’est déroulé juste avant un atelier de programmation de la recherche du PSI (Pôle de recherche pour les Systèmes Irrigués), programme régional de recherche sur les systèmes irrigués, coordonné par la CORAF, sur le thème de “ la gestion technique, sociale et foncière de l’eau”.
Près de 70 personnes, occupant des fonctions variées, ont participé au séminaire:
Des intervenants Nigérians
et Ghanéens étaient attendus, afin d’apporter un éclairage
sur la situation dans les pays d’Afrique anglophone, mais ils n’ont pu
participer pour des raisons de transport.
Le séminaire a commencé par une présentation et des débats sur les situations actuelles et l’avancée du transfert de responsabilités dans les pays du Sahel (Niger, Sénégal, Mali, Burkina Faso, Mauritanie, Tchad) et Madagascar. Le second temps fut consacré à l’exposé de situations internationales (Colombie, Asie, Vietnam…). Des visites de terrain ont permis de confronter les réflexions à des situations concrètes et de dialoguer avec les producteurs. Enfin, des groupes de travail ont été l’occasion d’une réflexion collective et prospective sur les thèmes suivant :
La richesse des échanges
autour du thème central du séminaire doit être attribuée
à la diversité des profils des participants.
Un tel transfert est en cours, progressivement, dans la majorité des aménagements hydro-agricoles. Cependant, la prise en charge par les organisations paysannes de responsabilités nouvelles, dans un panorama institutionnel en recomposition, représente un bouleversement considérable, et ne peut se faire du jour au lendemain. C’est un processus qui demande de nombreuses adaptations, de la part des organisations paysannes comme des sociétés d’intervention et un accompagnement adapté à chaque situation concrète.
Si cette question des conditions d’une gestion paysanne par des organisations paysannes se pose, à un degré ou à un autre, pour tous les aménagements, elle concerne particulièrement le Sénégal et le Niger, où des aménagements entiers sont gérés, ou doivent l’être par des organisations paysannes. Il sera intéressant de faire le point sur l’expérience nigérienne où le thème de l’autogestion est depuis longtemps un des axes de politique nationale, où les coopératives emploient du personnel salarié (aigadier et encadreurs), et bénéficient de l’appui d’un directeur de périmètre; et de discuter de la situation des périmètres transférés du Sénégal. Ces expériences comportent des enseignements qui peuvent permettre de poser dès le départ de bonnes bases pour des aménagements en cours de création, comme à Bagré, au Burkina Faso.
S’il n’y a pas de “ recette ” pour transférer les responsabilités, du moins peut-on identifier des conditions à la gestion des aménagements par les organisations paysannes. Certaines sont aujourd’hui bien connues, et on peut en faire un premier bilan. D’autres apparaissent au fur et à mesure de l’expérience, et il est important de les identifier.
Enfin, et bien au-delà de l’expérience africaine, la question ds rapports entre État et paysans dans les aménagements hydro-agricoles, et celle du management local de l’irrigation, ont fait l’objet de nombreuses réflexions qu’il paraît utile d’intégrer dans les débats sur le devenir des filières irriguées en Afrique.
À la lumière de l’expérience, quelques éléments apparaissent aujourd’hui importants:
Le désengagement de l'Etat au milieu du gué (Philippe LAVIGNE
DELVILLE, GRET)
De profondes transformations, une situation ambivalente
Dix ans après, les filières irriguées se sont profondément transformées, à des degrés divers selon les aménagements et les politiques nationales :
Quand on prend la mesure du changement,
en une décennie, l’ampleur des évolutions est assez spectaculaire.
Face aux difficultés qui subsistent, et sont nombreuses, et par
rapport aux ambitions initiales, on oublie trop vite quelle était
la situation il y a à peine dix ans. On oublie que la police économique
de l’Office du Niger n’a été supprimée qu’en 1985,
que l’évaluation de la filière riz au Sénégal,
en 1982, faisait le diagnostic d’une situation complètement bloquée,
sur tous les registres. Mais un tel constat ne doit pas faire penser que
le processus est achevé et stabilisé. Les interventions lors
du séminaire le montrent bien. La situation actuelle est pour le
moins contrastée, et fait l’objet d’évaluations assez divergentes
selon les acteurs, comme l’illustrent les textes de ce dossier. De tels
changements ont été difficiles, douloureux même, pour
les cadres des Offices comme souvent pour les paysans, qui ont eu le sentiment,
pas toujours injustifié, qu’on leur transférait plus les
problèmes (les fonctions non rentables) qu’un réel pouvoir,
plus les coûts que les ressources.
Ces changements ont suscité de nombreuses résistances, de tous ordres, et en suscitent toujours. Sommés de se restructurer par les bailleurs, les Offices l’ont souvent fait de mauvaise grâce, et il n’est pas rare d’entendre les responsables paysans se plaindre du refus de collaborer de cadres censés les conseiller. Peu ou pas préparées, peu ou pas accompagnées dans des transferts de responsabilités qui se sont faits trop vite, les organisations paysannes connaissent de multiples faiblesses (que ces mêmes cadres ne se privent pas de souligner, oubliant que leurs Offices n’avaient pas fait mieux en 30 ans), et n’ont pas toujours su ou pu s’inventer de nouveaux modes d’organisation.
Les besoins en appui ont considérablement évolué mais les dispositifs et la qualification de leur personnel ont rarement suivi, ou en tout cas insuffisamment. La fragilité persistante, quand ce n’est pas une crise ouverte, des systèmes de crédit maintient une épée de Damoclès permanente sur la filière. Au Niger, mais surtout au Sénégal, la dévaluation a largement renforcé la crise économique de la filière.
Les difficultés
d’un processus “ par le haut ”, le poids du passé
Une des caractéristiques des processus de transfert de responsabilité, en Afrique et à Madagascar, est en effet qu’ils ont été impulsés par les bailleurs, et non à la demande des producteurs (contrairement aux cas de Colombie et du Vietnam, présentés lors du séminaire). Personne n’était vraiment préparé, et les prévisions de l’époque (désengagement sur 5 ans de la SAED, etc.) témoignent qu’on n’avait pas vraiment pris la mesure de l’ampleur des changements en jeu, ni surtout de la somme des conditions nécessaires pour aboutir à une situation stabilisée. Dix ans après, on voit bien que seule une partie du chemin a été faite, et qu’il reste bien du travail.
Ce n’est toutefois pas la brutalité du désengagement en soi qui est critiquable : dans la situation que connaissaient alors les filières, où chacun campait sur ses positions (les Offices pour justifier leur omniprésence, les paysans pour réclamer des suppressions d’arriérés de crédit), il fallait bien marquer la rupture, faire la preuve que les choses avaient réellement changé. Mais, avec le recul, on prend mieux conscience qu’il est difficile de faire passer des aménagements conçus pour une gestion centralisée / étatique à une gestion paysanne, tant pour des questions d’attitudes des différents acteurs, d’apprentissages multiples et complexes, que parce que tout le système (les réseaux, les stations, les organisations paysannes, etc.) avait été conçu dans une logique de gestion étatique, et que tout - ou presque - est à créer : des organisations différentes, des institutions diverses (crédit, conseils techniques, travaux publics, maintenance, transformation), et surtout, pour chacun, des savoir-faire nouveaux, des façons de travailler, des modes de collaboration et de contractualisation, etc. On ne raye pas en dix ans des décennies d’histoire de l’irrigation, d’histoire des relations Etat/ paysans/ Offices.
De plus, la façon dont le processus a été géré a lui-même des répercussions significatives sur les résultats actuels. À cet égard, la confrontation d’une forte volonté politique des bailleurs et d’une résistance des Offices n’est pas que négative : elle autorise des rapports de force, et donc des négociations sur l’avancée du processus, son rythme et ses modalités, là où le cumul de réformes multiples, sans laisser de temps de digérer les étapes, peut au contraire complètement désorganiser la filière.
Et il faut bien dire que les systèmes irrigués du delta du Sénégal, qui cumulent le poids historique de choix techniques très consommateurs de capital (pompage, motorisation), l’absence de protection naturelle contre les importations, une libéralisation brutale de l’accès à la terre et au capital (la dynamique de l’irrigation privée et la crise de la CNCAS), une évaluation particulièrement sévère et une libéralisation de la filière quasiment simultanées, sont soumis à des chocs particulièrement violents, qui contrastent avec les évolutions beaucoup plus progressives (mais beaucoup plus fragiles quant à l’évolution des pouvoirs?) de l’Office du Niger, qui bénéficie de plus d’un contexte économique porteur, renforcé par la dévaluation.
Un transfert
de responsabilités au milieu du gué, des appuis qui restent
indispensables
Le désengagement de l’État et le transfert de responsabilités sont au milieu du gué. La gestion étatique, centralisée, est aujourd’hui clairement dépassée. Le paysage institutionnel s’est diversifié, de nombreux acteurs nouveaux (organisations paysannes, commerçants, prestataires de services, etc.) sont apparus (et d’autres manquent encore : entreprises locales de terrassement, système d’assurance, etc.). Les rapports de force, auparavant complètement défavorables aux producteurs, se sont partiellement rééquilibrés. Tous ces acteurs tentent de trouver leurs marques et leurs façons de gérer leurs relations, pour que la filière puisse fonctionner.
Pourtant, tout cela reste très fragile, et fait l’objet d’évaluations contradictoires : les Offices tendent à considérer que l’essentiel est fait, et idéalisent parfois la situation pour stabiliser leur situation actuelle; les cadres de terrain tendent à insister sur les problèmes des organisations et de la gestion paysanne, parfois pour regretter, au moins implicitement, de ne pouvoir en reprendre le contrôle; les organisations insistent sur les problèmes économiques, sur l’absence d’appui, etc. sans toujours remettre en cause leurs modes de gestion du pouvoir.
Pour que tout ce processus puisse se stabiliser de façon satisfaisante, garantissant une viabilité des aménagements, un travail énorme reste à faire, sur les plans juridiques, institutionnels, contractuels. Les organisations doivent pouvoir redéfinir leurs modes de fonctionnement et de gestion, et se doter de statuts adéquats, elles doivent pouvoir trouver autour d’elles, à des conditions viables, les institutions susceptibles de leur apporter un appui (crédit, commercialisation, conseil technique et en gestion, etc.), et établir avec elles des relations contractuelles. Elles ont besoin d’outils de gestion et de management adaptés, simples et fonctionnels. Il faut expérimenter des façons d’organiser la maintenance qui soient fonctionnelles, performantes, et peu coûteuses (et donc revoir sans doute les outils type “Note d’entretien et de gestion”, qui, tout en étant absolument nécessaires, ne semblent pas avoir fait leurs preuves).
Il faut aussi consolider le rééquilibrage des pouvoirs et l’accès des organisations paysannes à l’information et au lieu de débats, continuer à préciser, par négociation et sur la base d’une évaluation économique, le partage des tâches et des coûts entre État, Offices et Organisations paysannes. Et il y a sans doute besoin pour cela de structures d’appui spécifiques, indépendantes des Offices qui sont juges et partie (ou au moins paritaires), qui apportent à la demande un conseil à la fois technique, économique et de gestion, organisationnel et juridique aux organisations paysannes. Et un contrôle financier externe, aptes à certifier les comptes, tant vis-à-vis des paysans membres que comme garantie de bonne gestion pour les systèmes de crédit. Sur ces thèmes, l’expérience internationale apporte des outils de réflexion et d’action fort utiles, grâce à une meilleure compréhension des conditions de réussite d’un transfert de gestion (Vermillion), et sur les processus de définition de règles du jeu qui soient légitimes et efficaces (Ostrom).
Enfin, et peut-être surtout, les acteurs des filières irriguées ont besoin d’un cadre politique clair, d’étapes fixées, d’un minimum de stabilité (même si c’est dans un processus) pour pouvoir se positionner et s’adapter.
Faute d’une telle stabilisation du contexte,
faute d’un tel appui (et donc faute d’un engagement dans la durée
des bailleurs de fonds et des États, sur ces axes, et sur une base
de négociation), le processus risque de s’enliser, les médiocres
performances de s’accumuler à nouveau, la spirale de l’endettement
reprendre, avec les conséquences que l’on connaît sur la maintenance,
l’état des réseaux, et donc les performances technico- économiques.
Il y a donc un enjeu fort à bien prendre la mesure de la situation
actuelle.
Face à certains discours étonnamment abstraits, qui supposent acquis que les paysans doivent prendre en charge la totalité des coûts des aménagements, payer le conseil agricole, etc., sans s’interroger sur ce que cela signifie dans les comptes d’exploitation, ce rappel à la réalité économique est salutaire : une gestion paysanne, dans des filières libéralisées, pose de façon cruciale la question des coûts de production (et en particulier des coûts récurrents) et des prix. On sait que la protection des filières n’est plus guère à l’ordre du jour (et qu’elle a aussi, incontestablement, ses effets pervers), bien que des points de vue plus pragmatiques semblent commencer à se faire entendre.
Les marges de manœuvre de ce côté sont sans doute réduites, bien que la remontée de la filière aval, avec le décorticage, permette aux organisations paysannes de récupérer là de la valeur ajoutée. La question reste particulièrement brûlante au Sénégal, où l’absence de protection naturelle due à la situation côtière s’ajoute aux habitudes alimentaires en faveur du riz brisé. Du riz produit sur des aménagements coûteux, avec pompage et itinéraires techniques motorisés, peut-il espérer être compétitif par rapport aux importations de riz brisé, qui est un sous-produit à l’échelle des marchés mondiaux du riz, et dont le prix ne reflète pas les coûts de production dans le pays d’origine?
Un autre aspect de la question tient à la stabilisation des rendements - et donc à la réduction des aléas de toutes sortes qui pèsent sur le processus de production. On sait que l’irrigation reste une culture étonnamment risquée, les risques institutionnels (dysfonctionnement du crédit ou de l’approvisionnement; retards dans le calendrier de travail, retards dans la moisson suite aux défaillances des entrepreneurs, retards ou absence de paiement de la récolte empêchant l’avance aux cultures de la saison suivante, etc.) étant largement déterminants.
Un autre point tient sans doute aux structures mêmes d’exploitation. Le choix de donner de petites parcelles à un maximum de paysans leur permet certes de produire des compléments alimentaires, mais empêche de dégager des surplus et rend vite insupportable une hausse des coûts de production (qui se traduit immédiatement par une chute plus que proportionnelle du produit net). Un fort taux de charges – inhérent à des systèmes irrigués équilibrés – n’est supportable que si la taille économique de l’exploitation permet de le compenser. Autrement dit, 60 % de charges peuvent être acceptables avec 2 hectares, mais pas avec 0,3 hectare.
Les modalités actuelles d’accès à la terre, en particulier au Niger (à l’Office du Niger et dans le delta du Sénégal, les parcelles sont de plus grande taille, dans la moyenne vallée du Sénégal, le cumul des parcelles sur différents aménagements peut permettre de dépasser en partie ce problème) sont-elles compatibles avec un environnement économique libéralisé et une absence de subvention? Il y a là un axe de réflexion, socialement délicat, mais peut-être nécessaire.
Un dernier axe, qui est sans doute prioritaire, renvoie aux charges de structures : les aménagements ont été conçus sans se préoccuper des coûts récurrents. Les choix technologiques (pompage, motorisation, mais aussi sophistication des stations de pompage, etc.) induisent des coûts récurrents élevés, qui pèsent lourdement sur la pérennité des systèmes : Quels périmètres arrivaient à amortir leur station de pompage? Combien le peuvent aujourd’hui, après la dévaluation?
Il serait à mon sens injuste – et surtout irréaliste – de prétendre faire prendre en charge par les paysans les coûts récurrents liés à des choix technologiques qui ont été faits par d’autres, dans un autre contexte. Sur la base, bien sûr, d’une évaluation économique de la filière et des revenus paysans, il est nécessaire que l’État et les bailleurs assument la responsabilité des choix passés, et travaillent à rendre l’avenir possible.
Cela pose en particulier la question des choix de matériel. Au Vietnam, des moto-pompes de fabrication locale, rustiques mais fiables, coûtent environ 5 à 10 fois moins qu’un matériel équivalent importé d’Europe au Sénégal. Le fait de réduire les investissements d’un facteur deux ou trois réduirait d’autant les coûts d’amortissement et soulagerait notablement les comptes d’exploitation. S’approvisionner en Europe est un luxe que les systèmes irrigués africains ne peuvent sans doute plus se payer. N’est-il pas urgent, quoiqu’en aient les bailleurs et leurs conditionnalités, et quelles que soient les difficultés réelles (réseau de distribution, de maintenance, etc.) d’aller explorer le matériel vietnamien, brésilien, indien, coréen?